mercredi 2 avril 2008

Ils sont. Je serai.

Assise sur le sable, plage des prophètes, je regarde le va et vient infatigable de la mer.
Quelques fantômes s'agitent, dansent, ou s'assoient autour de moi. Certains se trempent même les pieds dans l'eau. Pourtant elle est fraîche.
Le temps s'écoule lentement, le soleil me réchauffe.
Je pense à mes pâtes.
Ils pensent économie, droit, ancien français, américain, plantes, péridurales, ordinateurs, italien et j'en passe.
Et je pense à mes pâtes. Ou pas.
J'ai cette terrifiante capacité, facilité, laisser-aller, à ne rien penser pendant de très longs moments. Le vide dans les yeux.
Parfois un peu trop. Trois longues années -voire plus mais je ne me souviens plus quand ça a commencé-, avec quelques périodes où il a fallu faire face à la réalité. Mais un peu trop douloureux, alors j'ai dû très vite replonger la tête sous l'eau, barboter, ou faire la planche.
Maintenant j'ai évacué certains éléments. Je ne suis plus reliée à rien. Mes fantômes m'entourent, mais ne communiquent plus avec moi.
Je me suis réveillée dans l'eau, en train de faire la planche. Clignement des yeux, je me rebranche au monde. Et me voilà maintenant assise au bord de la mer, le soleil dans les yeux.
D'où vient ce sentiment étrange d'être en permanence seule alors que je suis loin mais alors à des milliers de kilomètres de l'être ?
Un de mes fantômes vient de me traverser. Sans gêne aucune.
Je m'allonge sur le sable. Un me rejoint et s'allonge près de moi. "Dégage" je m'entends lui dire.
Non mais c'est vrai il m'a rejeté il y a longtemps maintenant, je vois pas pourquoi moi je me le coltine encore. M'enfin, tout ce que je leur dis ne change rien : ils sont là. J'ai beau leur hurler dessus, trépigner, les poings serrés, les yeux fermés, la mâchoire contractée ... Rien. Rien ne se passe. Alors autant faire avec. J'ai dû me résigner. Lorsqu'il m'arrive d'échouer sur la plage avant de retourner à l'eau pour ne plus penser, je me retrouve à papoter avec eux, enfin à entretenir un monologue. On se fait un petit feu sur la plage, je bois quelques bières, refais le monde, verse quelques larmes, chante une ou deux chansons. Et puis une fois le soleil levé, et que le monde reprend son activité, et bien moi je me replonge dans l'eau.

mardi 25 mars 2008

De battre mon coeur s'est arrêté.

Je suffoque. J'halète. Je marche. Vite, plus vite encore. Le souffle me manque. Mes jambes sont en cotons, ma vue se brouille, je n'entends pratiquement plus rien, à part un bourdonnement distinct.
Je m'arrête. Je m'appuie contre le mur d'un immeuble, et pose ma tête sur mon avant-bras droit. Je regarde le sol. Je ferme les yeux. Tente de calmer ma respiration. Je rouvre les yeux. Le tourni me reprend. Je ferme mon poing. Serre la mâchoire. Respire, respire, respire, respire. Je serre plus fort mon poing. Je secoue lentement la tête, mes larmes roulent, mon pied se met à taper sur le mur.
Et puis d'un coup tout s'arrête. Mon souffle reprend son rythme normal, mes larmes stoppent instantanément, je déserre mon poing, ma mâchoire. Mon pied s'arrête à mi-chemin.
Je me retourne, m'adosse au mur, regarde le ciel. D'un geste rapide, j'efface mes dernières larmes, renifle, et je me mets à rire. Sauf que je ne peux plus m'arrêter. Je me laisse glisser le long du mur. Je deviens rouge, je tente en vain de sécher mes nouvelles larmes. Et je ris toujours. Le soleil m'éblouit, ma main tente de protéger mes yeux, mon fou rire se calme, mes larmes cessent peu à peu. J'allonge mes jambes, secoue la tête, renifle, émet un long et sonore soupir, et souris.
Le partage d'émotion avec un bout de trottoir de cette ville, si j'avais su.
Mon portable vibre. Retour à la réalité.
Je me relève. Je jette un oeil à cette parcelle de goudron qui m'aura accueilli sans rien me demander, lui tourne le dos, et marche à nouveau.

jeudi 28 février 2008

Live for real

Oui. Oui oui oui, j'ai enfin eu une de ces pures journées. Un pied hors du lit, et on le sait. On sait que la journée va être vraiment bien. On le ressent. Ca vous prend et ça vous lâche plus.
D'abord le simple fait qu'après deux jours bien gris, c'est enfin le soleil radieux habituel qui a repris sa place. Et une température douce ... une légère brise, juste ce qu'il faut pour ne pas avoir trop chaud.
De toute façon j'avais décréter que ce serait ma journée. Quoi qu'il arrive, quelque soit l'obstacle qui oserait se mettre en travers de ma route.
J'ai failli être en retard pour mdp, parking fermé. Mais non. J'ai trouvé une magnifique place, et même si c'était un créneau à gauche, c'était tellement grand que je pouvais le rater, ça ne changeait rien !
Au final je suis en avance. Je décide de descendre une station de métro avant pour pouvoir profiter du beau temps et me balader. La vie en rose est jouée par trois tsiganes à la sortie du métro, je ne peux que sourire en les entendant. En plus il y a le marché sur le cours julien. Des enfants qui sautillent partout, bref la bonne humeur y règne, et j'ai l'impression de scintiller (oui oui) au milieu de tous ces gens.
Puis en quittant le cours ju, je croise une petite fille de 12ans, avec un bec de lièvre. La cicatrice me revient en pleine figure, et je lui souhaite intérieurement bien du courage.
Sensible comme je suis, ce genre d'épisode pourrait freiner mon humeur allègre. Alors non je résiste, et j'avance.
Même à l'approche de mdp, même si je croise une dame qui vomit et repart comme si de rien n'était, même si sur 50 mètres je passe devant trois sdf, l'un assis sur les marches de la BNP, l'autre à côté du magasin Adidas, et le dernier devant les Galeries Lafayette, malgré tout ça, je suis entièrement fermée à toute onde négative. Aujourd'hui rien ne pourra m'atteindre.
Une fois mdp rejoint, mes heures passent à une vitesse incroyable, et ce en plus dans la bonne humeur !

Et ensuite il a commandé un coca, on a mangé, on est partis dans les calanques, et pour finir on s'est retrouvés dans une soirée.
Dommage qu'il soit maintenant reparti !
Mais c'est bon signe. C'est le renouveau. C'est les beaux jours qui arrivent. J'envoie enfin chier 2007, je me marre bien maintenant en repensant à la bêtise, à la bassesse qui s'en dégage, à tous ceux qui l'ont peuplée, qui m'ont déçu, blessé, oublié, ça ne me fait plus rien maintenant.
J'avance, avec ou sans vous, si c'est avec vous tout le plaisir est pour nous, si c'est sans vous c'est que vous et je le mérite et donc aucun regret bonne chance.
A moi la légèreté !

samedi 26 janvier 2008

mamie blues

9h ! Plus ou moins. Je ne sais plus vraiment combien de fois j'ai réenclenché mon réveil pour qu'il resonne 5 minutes plus tard.
Je tâtonne, et je finis par trouver la télécommande de ma chaîne hi-fi. J'appuie au hasard sur un peu tous les boutons que rencontre mon pouce. Click et une douce lueur orange envahit ma chambre.
Mes yeux discernent mes pieds dépassant de mon épaisse couette, deux places. Je me sens toute petite dans mon lit. Cette nuit je n'ai pas perdu ma paire de chaussettes rose, épaisse, moelleuse, spéciale "nuit d'hiver - nuit de célibataire". Oui, je n'aime pas dormir avec les pieds froids, c'est la vie.
En fond sonore, des violons. Barry White ! Et sa voix rauque qui me chante de bon matin "The first, my last, my everything". C'est pas tous les matins qu'on me le dit. C'est même ... jamais. Ok. Mes pieds frétillent.
Je tombe du lit, enfile mon bas de pyjama. Le soleil s'engouffre à mesure que mon store automatique remonte, mes fesses se trémoussent. " You make me feel this way, You're like a fresh morning dew on a brand new day". Je me sens tout à coup complètement ridicule. Fin de Barry White.
Je cherche un pull. Feist enchaine avec sa dernière chanson "one, two, three, tell me that you love me more". Tête dans le cul, voix aussi rauque que celle de Barry, je tente de chanter avec elle. Mais... Mais non. Je décide donc de parler à mon chat, tout en changeant de paire de chaussette.
Mon chat ne comprend pas ce que je baragouine de bon matin.
Je change de station de radio, et tombe sur Madonna " i've got you under my skin". Ouais bon, ben pour le moment moi ce que j'ai sous la peau c'est un bloc de glace, je pense tout en cherchant mon plaid spécial "matin d'hiver-matin polaire".
Je soupire, regarde mon chat qui continue de dormir, me lève, ouvre ma porte, et entends un "hé ben t'es pas pressée ce matin". Je referme ma porte.
J'ai oublié de mettre ma dose matinale de labello.
James Blunt se lamente "did i disappoint you, or let you down ?" L'image de son clip où il est assis seul sur son lit, me fait soudainement écho. Point positif : je n'ai pas sa gueule de con !
Peu importe, rouvrons la porte.

22h27. Mon dos me fait souffrir, mes genoux sont douloureux, et mes pieds n'ont eu qu'un objectif en tête toute la journée : retrouver mes chaussettes de nuit. C'est chose faite.
Mon double cd de K'S Choice Live, le rouge, tourne.



La joie de vivre m'habite en permanence. Non ?
Bon voilà faisons un point. Il y a des périodes où elle m'habite mais s'éclipse à maintes reprises pour laisser place à l'humeur triste. Bon et après. Qui ne connait pas ça ?
Après l'oeil du cyclone en Juin, la tornade et l'ouragan réunit en Août, le chaos en Septembre, j'ai toujours pas droit à un été indien ? Une bonne grosse période de béatitude, la bouche ouverte comme un toutou à la fenêtre de la voiture, la langue sur le côté, parsemée de mouches collées, les oreilles volant au vent, le regard mi clos, empli de bonheur. Non ? Toujours pas ?
Il ne me reste plus qu'à attendre le mois d'Avril-Mai. Je vais retrouver l'ambiance du muguet. Les tentes sous la serre, les réveils à 4h du mat, l'haleine du patron de bon matin, les petits dej' pris au lever du soleil, les mains dans la terre ... Une parenthèse, une coupure dans ma vie fort agréable.
Puis ensuite ce sera l'été rapidement. Et cette fois-ci je serai aussi légère que le vent !



dimanche 6 janvier 2008

I drove all the night - kitchissime

Il doit être environ 10 heures du matin. C'est mercredi. Je n'ai pas école, et mon frère dort toujours. Depuis lundi c'est les grandes vacances et à la rentrée je passerai en CM1.
Je viens encore de me réveiller la tête en bas du lit, un pied dans le vide, et mon drap dans le sens de la largeur.
J'habite au 25ème étage d'une tour de résidence. Le dernier étage. Dans un appartement où les deux chambres d'enfants ont leur propre salle de bain et wc, séparées par un immense salon qui permet un coin télé, un coin apéro, un coin table pour repas familial, le tout est entouré de grande baies-vitrées. Quand le mistral souffle ça fait un bruit pas possible.
Au bout d'un long couloir, deux autres grandes pièces - un bureau, et la chambre de mes parents -, salle de bain, wc, et dressing-room. Ce couloir m'effraie beaucoup de nuit. Surtout quand mon chat blanc passe en courant, en essayant d'attrapper un fantôme, ou court manger ses croquettes dans le living-room, après la cuisine. C'est d'ailleurs dans cette pièce que j'ai passé de nombreuses heures à cracher mes miel pops laiteux sur ma cousine, qui me rendait très bien la pareille.
Mon pyjama avec des étoiles vertes ne me va plus. J'ai été très triste de le voir se transformer en chiffon pour la poussière. Lilia, notre ancienne femme de ménage - elle nous apportait souvent du couscous et des gateaux qu'elle préparait elle même -, doit souvent se demander pourquoi je ferme les yeux quand elle passe devant moi avec le reste de mon pyjama à la main.
Il fait chaud, alors maintenant j'ai parfois un marcel petit bateau blanc, mais je porte toujours en revanche un caleçon blanc rayé bleu ciel.
Pieds nus, toujours, je traîne jusqu'à la cuisine me préparer un bol de miel pops.
Bol en main, je retourne m'affaler dans le canapé. Mes pieds ne touchent pas le sol et j'aime bien balancer mes jambes. La baie vitrée est grande ouverte. Le bruit des cigales se mélangent au bruit du marteau-piqueur. C'est incroyable qu'ils choisissent toujours la période des grandes vacances pour démarrer leur travaux. Ca fait un bruit insupportable. Demandez à mon frère, il en sait quelque chose, lui qui dort toujours jusqu'à midi.
Encore un ciel bleu. Pas un nuage. Je vais à la plage avec Azanie et Anaïs cet après-midi. A l'abri-côtier.
Mon chat passe en courant devant moi, entame un virage et glisse sur le parquet. Elle me regarde avec ses grands yeux bleus tout rond. Moi aussi d'ailleurs, elle m'a surprise.
J'ai fini mes miels pops. La tête posée en arrière sur le canapé, je regarde les montagnes.
Mes pieds s'agitent.
Mon regard se pose sur la chaîne hi-fi.
Le cd de la veille y est toujours. Je m'assois. Pose mon bol sur le sol. Je me lève, m'approche. Je jette un oeil à la porte de la chambre de mon frère, toujours fermée. Bon. Je branche le casque de mon père, et lance le cd. Piste une.
Mon peton droit tappe discrètement sur le sol. Ma main posée sur la cuisse la tapote. Ma tête penche de droite à gauche. Je fredonne, faux bien sûr, le début de la mélodie.
Mon pied tappe plus vite sur le parquet. Ma main gauche s'amuse avec le fil du casque. Le refrain approche, burning inside , ce n'est plus tenable, je ne tiens plus et j'explose :
" AI DROOOVE OL ZE NAAAAIGHTEUH ... TOU GUET TOU YOU "
Mes pieds s'agitent, mes mains aussi.
" AI DROOOVE OL ZE NAAAAIGHTEUH ... TOU GUET TOU YOU "
La suite plus ou moins phonétiquement retranscrite par ma voix.
Je ne comprends rien aux paroles.
Je continue comme ça pendant 4 minutes 12, à la fin desquelles mon frère sort de sa chambre, me trouve debout sur le canapé, hurlant " I drove all the night ", les mains s'agitant dans les airs et mes cheveux blonds essayant péniblement de suivre le rythme.
Je ne peux que lui sourire niaisement, et continuer de danser le plus ridiculement possible, pendant que lui me regarde l'air halluciné, les cheveux en bataille et les yeux encore endormis.
Mon chat aussi me regardait, assise sur son cul.
Heureusement qu'au 25ème étage, on a pour seuls voisins les mouettes !


"And don't worry be happy, les vents tournent, le printemps sera beau. Foi de 68. "

jeudi 6 décembre 2007

Moi j'dis ça...J'dis rien !

L'autre jour, j'étais assise dans le métro pour me rendre au boulot.
Toujours le même trajet : bus, quelques mémés chics, quelques racailles bruyantes, un chauffeur peu aimable. Métro ligne 2 St Marguerite-Dromel jusqu'à Noailles. 6 Arrêts.
A Castellane, changement : tous les bobos montés au Rond Point du Prado/Périer, descendent.
A Noailles, je laisse la place à des femmes voilées, chargées de sachets en plastique : bleus ou verts pour les fruits et légumes, bleu blanc rouge pour la viande et blanc pour le pain.
Dans les escaliers je croise ce vieux de 50 piges, costume gris de je ne sais plus quelle entreprise, qui ramasse à la main, sans gants, les papiers en traînant un sachet poubelle. Il a l'air fatigué.
Un gamin, puis deux, puis trois, me dépassent en courant, lâchent quelques mollards au passage, et un papier de malabar.
Sur la Canebière, quelques ouvriers s'acharnent à essayer de terminer les travaux du tramway pour Noël. C'est raté, il manque déjà des pavés.
Et puis il y a ceux qui installent les lumières aussi.
Il y en a qui en chient vraiment.
J'me dis qu'il y en a pas mal qui se verraient bien une petite augmentation de 175%, surtout à l'approche des fêtes. Hey patron ! Tu t'sentirai pas là ... allez quoi ... Sois sympa ...

Non mais remarque, c'est vrai, Il doit payer une pension maintenant ... Faut le comprendre ...




'fin j'dis ça ... j'dis rien ...

jeudi 29 novembre 2007

For old time's sake

J'ai 20 ans et des poussières.
Je suis assise dans l'aéroport de Budapest, sur une chaise censée accueillir mes fesses pour la nuit. Je regarde les autres.
Nous sommes le lundi 20 Août 2007. Il est 20h25.
J'ai un peu froid. Dehors c'est une tempête qui s'abat sur la ville. Une vraie. C'est assez impressionnant. Je reviens de dehors, je me suis assise pour regarder la pluie tomber, et entendre le bruit du tonnerre.
Odeur familière.

J'ai 7 ans.
Dehors il pleut. Je suis dans mon bain. Salle de bain bleue, sol blanc. Une odeur particulière y règne. Un savant mélange du linge propre et de l'ancien meuble qui l'abrite.
Au loin la télé chante Question pour un champion.
J'appelle "mamiiiiiiiiiiiiie", et c'est mon grand-père affalé dans son fauteuil qui me répondra"ouiiiiiiii".
Mais c'est ma grand mère qui sortira de la cuisine pour venir me récupérer.
Elle aussi sent si bon. Je sors de mon bain avec son aide. Elle pose un genou par terre, m'enveloppe d'une serviette épaisse, et me serre dans ses bras. Son odeur m'envahit. Et mes cheveux mouillés gouttent sur son épaule.
"Allez, tu mets ton pyjama maintenant, que je puisse terminer à la cuisine avant de rater Julien Lepers complètement."
Mon regard est plongé dans le sien, si j'avais pu je l'aurai gardée dans mes bras.
Elle s'éloigne, ferme la porte.
Et hop, j'enfile mon bas de pyjama, puis mon haut. Je n'aime pas passer un haut quand j'ai les cheveux mouillés. Ils s'aplatissent dans mon dos, le trempent. D'un geste rapide il faut les sortir de dessous, et la le tee-shirt se colle. Mon pyjama est blanc avec des étoiles vertes.
J'abandonne l'idée de me sécher entre les orteils, je laisse la serviette sur le bidet, et je cours rejoindre mon frère. Je passe la tête dans une chambre, personne. Celle d'en face, de mes grands-parents est elle aussi vide. Je finis par arriver dans la troisième.
Il y est, allongé, en train de lire une bd. Il a 12 ans.
Je souris, je prends mon élan, mes petits petons encore humides claquent sur le sol, et saute sur le lit.
"Arrête Sophie ! Je lis ! Mais arrête !"
Mais je n'en fais qu'à ma tête, je continue de rire et de sauter. Mes longs cheveux dorés trempés m'accompagnent dans mes sauts. Je suis légère, je saute haut en tournant autour de lui. Je n'ai pas d'état d'âme pour mon frère qui était plongé dans sa lecture.
S'ensuit inévitablement une bagarre. Je ris aux éclats, impossible de prendre le dessus. Je ris, je ris et je ris encore.
Du fond de son fauteuil mon grand-père nous criera quelque chose. Mais je ris si fort qu'on ne comprendra pas. Silence. On se regarde. Je rigole. Et ça repart.
Je crie, il m'a fait mal, sans faire exprès. Alors je suis fachée. Je m'assois sur le bord du lit. J'ai chaud. Je respire fort. Mes cheveux sont emmêlés, c'est pas grave. Mes deux petites mains essaient de les remettre en ordre. Je me retourne, je tire la langue à mon frère qui est déjà reparti dans sa lecture.
A cet instant, la porte d'entrée s'ouvre.
Après avoir jetté un dernier regard noir à mon frère, qui m'ignore superbement, je cours jusqu'à l'entrée. C'est successivement, ma mère, sa soeur, son mari et mon père. Ils parlent, ils font bien plus de bruit que moi quand je rigole, et à eux on ne leur dit rien.
Ils sont mouillés. Ils sentent la pluie et l'air froid.
Je suis là, debout, au milieu de ces grandes personnes, mon oncle Paul, me passera la main sur la tête. J'ai l'impression que c'est le seul à m'avoir vu.
Tant pis. Je balance mes bras d'arrière en avant, et je marche en rebondissant jusqu'à la cuisine.
Je passe la tête, la cocotte tourne. Ce soir c'est soupe de légumes de ma grand-mère. A cette époque, c'était la seule que j'acceptais de manger.
Ma mère a déposé des sachets sur la table de la cuisine.
Je profite de leur brouhaha incessant, et de leur désordre pour ranger leurs affaires trempées, pour tendre une main vers un, qui dégage une odeur bien plus alléchante que les autres. Mais ma grand-mère intervient. C'est de la socca. "Tu en mangeras après avoir mangé ma soupe."
Frustration. Mais joie quand même. Demain c'est Noël et en plus on mange de la socca ce soir.
Je cours jusqu'à la salle à manger, et je tombe dans le canapé, suivie du regard de mon grand-père. Je suis vite rejoint par ma grand-mère. Julien Lepers c'est presque terminé. Je m'allonge et pose ma tête sur ses genoux. Elle caresse mes cheveux, en essayant de répondre aux questions qu'il pose. Moi je ne comprends rien. Je respire.


Un gros éclair me fait revenir brutalement à la réalité. Je retourne m'assoir avec les autres à l'intérieur.

Je ne sais pas à quoi ils pensent. Mais à cet instant là, ça m'est complètement égal.
Il n'y a que le regard d'Elsa qui m'intéresse. Allongée, sur deux chaises l'une en face de l'autre, elle me regarde, son ongle dans sa bouche, sourit. Je souris, ou pas, je ne sais plus. Je soupire. A cet instant précis, j'aurai voulu retourner chez mes grands-parents avec mon insouciance. Les soucis d'aujourd'hui, je n'en veux plus.

J'ai toujours 20 ans et des poussières. Mais je suis assise sur mon lit. Dans 37 jours, j'aurai 21 ans. Dans 33 jours, on sera en 2008. 2007 à la poubelle, j'ai trop perdu, sans rien gagner.

J'ai toujours 7 ans. Je cours dans l'herbe dorée et piquante des planches de la Pynéa. Des sauterelles tappent dans mes jambes à mesure que je les dérange. Perdues par ce désordre.
Je cours sous un beau soleil de début Août. Je ris toujours aux éclats, je suis poursuivie par je ne sais quelle idée. Arrivée au bout de la planche je me retourne vers la maison. Je regarde les montagnes. Le bas de la vallée. Le sourire jusqu'aux oreilles. Je m'allonge. L'herbe me pique le dos. Il y a d'énormes nuages blancs dans le ciel, et un silence incroyable.
Je respire.
On m'appelle. C'est l'heure d'aller chercher les mûres à l'arbre de la maison en ruine quelques planches plus haut.
Je m'assois, je souris toujours. Je jette un dernier coup d'oeil à mon imaginaire poursuivant qui n'est plus là. Une légère brise. Je respire.
Sans avoir pu réaliser ce qui leur arrivait vraiment, je repartais déjà en courant à travers la planche, en dérangeant une fois de plus les sauterelles, et en criant attendez moi attendez moi. Je n'allais pas rater l'occasion de manger des mûres dans l'arbre et de m'en mettre partout pour faire croire aux grands une blessure fatale.